Le 100e anniversaire du viaduc de Cap-Rouge

Publié le 27 octobre 2011

En janvier 1897, le journal « L’Action catholique » annonce que Sir Wilfrid Laurier, nouvellement élu premier ministre du Canada (1896-1911), projette la construction de deux ponts dans la région de Québec : l’un à Sainte-Foy, pour relier les deux rives du Saint-Laurent; l’autre, à Cap-Rouge, pour que le train puisse enjamber la vallée et se fusionner avec le Grand Tronc. Cette décision est le fruit d’un long cheminement.

L’arrivée des chemins de fer, au milieu du XIXe siècle vient révolutionner le transport et concurrencer les compagnies de navigation. Par contre il faudra d’abord construire des ponts en prévision de la traversée du Saint-Laurent.

En février 1851, la corporation de Québec présente une requête au gouvernement général le priant d’étudier la possibilité de faire construire un pont sur le Saint-Laurent, soit à Cap-Rouge soit à Deschambault. C’est un refus! Puis, la même année, une deuxième demande, de l’ingénieur Bukati est envoyée cette fois aux autorités municipales, mais sans succès. Des études et des plans se succèderont ainsi, jusqu’à la fin du siècle.

En 1889, après une évaluation élaborée du projet et grâce aux recherches de M.E,A. Hoare, le Québec Bridge Company annonce par son président Napoléon Parent, maire de Québec, que la meilleure place pour la construction serait entre Sainte-Foy et Saint-Nicolas, en amont de l’embouchure de la rivière Chaudière. Cap-Rouge, petite municipalité de cent trois contribuables, donne un appui très ferme à ce futur pont de chemin de fer… Et c’est signé : T.B. Forsyth, mayor.

Les premiers pas vers la réalisation

Depuis l'annonce officielle (1897) de la construction de deux ponts, l'un à Sainte-Foy et l'autre à Cap-Rouge, il y a un vaste chantier pour déboiser les approches, construire les ateliers et exploiter une petite carrière de pierre. Ces pierres serviront à la construction des piliers de ce fameux pont de Québec que Monsieur Laurier se plaît à qualifier à la Chambre des communes, comme étant « l'un des plus beaux ponts au monde à être construit. »

Le promontoire de Cap-Rouge, le train d'union entre les deux ponts, devient un chantier très important. Cet ancien domaine des Atkinsons (1823-1846), devenu la propriété de « Cap-Rouge Pier and Wharf and Doch Co » après une vente aux enchères en 1876, sera vendu ensuite à la National Transcontinental Railway Co. et passera plus tard au Canadian National.

Le travail de préparation à la réalisation de ces ponts est énorme et les tâches sont multiples : plans, soumissions, engagement de centaines d'hommes, construction d'un chemin de fer reliant les différentes voies ferrées, etc. En 1900, la Compagnie du pont de Québec reçoit pour son projet l'appui du gouvernement fédéral qui lui octroie 1 000 000 $, grâce aux études de M. Hoare qui situe le pont entre St-Nicolas et Sainte-Foy.

La Québec Bridge Company signe le contrat le 19 juin 1900. Puis, suite à des soumissions, William Davis and Sons est choisi pour la soustructure du pont de Québec et la Phoenix Bridge Company de Pensylvanie pour la superstructure. Un ingénieur américain, M. Théodore Cooper de New York est embauché comme ingénieur-consultant et M. E. A. Hoare comme ingénieur en chef. En présence de nombreux dignitaires, Sir Wilfrid Laurier pose la première pierre du pont de Québec, le 2 octobre 1900.

À l'ombre du pont de Québec

Cap-Rouge, petite municipalité aux nombreux ponts reçoit à cette époque de nouvelles responsabilités de la Commission des Chemins et Barrières : entretien de la côte de Cap-Rouge et d'un nouveau pont sur la rivière du même nom. Le maire A. Bourbeau et son conseil réagissent très fortement en demandant au gouvernement de rejeter cette requête et d'abolir les barrières à péage, mais sans succès. L'attention des administrateurs municipaux est concentrée sur le futur viaduc, soit le tracel carougeois.

C'est aussi en cette période qu'on démolit les derniers vestiges de la poterie de Cap-Rouge. Puis, au début de 1904, le Téléphone Bell installe sa première boîte téléphonique au centre du village, grâce à la générosité du sieur Langelier. Ce dernier devenu conseiller municipal, obtiendra, avec l'aide du Conseil, l'établissement de la première ferme expérimentale canadienne à Cap-Rouge en 1910.

Malgré la grande participation des Carougeois à la réalisation du nouveau chemin de fer, telle l'organisation du promontoire de Cap-Rouge, la petite municipalité est ignorée par les journalistes. Les Québécois au début du 20e siècle ont les yeux tournés vers la construction du pont de Québec. La réalisation de ce gigantesque pont occupe continuellement la presse par ses événements heureux ou malheureux. Le tracel de Cap-Rouge, grandissant à l'ombre de ce pont, sera souvent oublié.

Michel Lessard, dans « Anecdotes Carougeoises » citera son grand-père Jos Brousseau, «contre maître» parle à Zélia, son épouse, en 1912 : « J'trouve qu'on parle pas assez souvent de Cap-Rouge, dans le journal. À toutes les semaines on parle de la construction du pont de Québec, mais rarement de la construction du tracel icitte. C'est pas juste! La prochaine fois que je verrai le député fédéral, je vais lui en parler. »

« Le tracel prend son envol »

C'est la National Transcontinental Railway Company qui recevra les soumissions pour le tracel de Cap-Rouge. Parmi les six soumissionnaires, c'est le Dominion Bridge Company de Montréal qui offre le meilleur prix pour la construction des structures d'acier, soit : 318 476 $. On lui accorde le contrat, mais des demandes sont faites pour changer les proportions du viaduc : pont plus haut et plus large, d'où les nouveaux plans. La construction est donc retardée. Après l'approbation des ingénieurs du gouvernement et l'acceptation du ministère des Chemins de fer et Canaux de frais supplémentaires de 40 000 $, Dominion Bridge Company se rend à Ottawa pour signer le contrat en règle, avec les commissaires de la National Transcontinental Railway Co. le 21 mai 1906.

Cette dernière compagnie se charge de remiser les matériaux qui seront nécessaires à la Dominion Bridge pour des structures d'acier du viaduc. En évaluant le poids total des matériaux nécessaires, dans le but de contrôler le coût de l'entreprise, on réalise qu'il en coûtera environ 9 770 $ de plus pour le matériel ajouté lors du dernier plan. Suite à de nouveaux ajouts de grande qualité le prix du viaduc doublera en cours de construction.

Parallèlement, la National Transcontinental Railway Co. met sur pied une deuxième entreprise, la M.M. et J.T. Davis pour la construction des fondations qui supporteront les montages d'acier de la Dominion Bridge Co. À l'origine du projet, on prévoyait transporter sur ce viaduc les sections les plus lourdes du pont de Québec, dès la fin de 1907. Mais c'est du côté sud du St Laurent que se fait d'abord le transport : une locomotive traînant deux wagons chargés de quatre-vingt-dix tonnes de fer avance sur le bras sud du pont de Québec, ce 29 août 1907 : le tablier s'incline, se tord et tombe entraînant dans la mort 76 ouvriers.

« Une œuvre de génie »

La construction du Tracel de Cap-Rouge, bien qu'elle soit plus facile que celle du pont de Québec, demeure un projet de grande envergure. Ce viaduc d'une longueur de 3336 pieds (1 km), sera soutenu par 120 piliers d'acier, à fondation de béton. La hauteur des piliers sera de 172 pieds (51,6 mètres) au dessus des eaux. Ce sera l'un des viaducs les plus longs et les plus hauts de l'époque.

L'exécution du projet débute en 1906. Il faut faire vite car le tracel doit être terminé en 1908, pour permettre l'ouverture du pont de Québec en 1909. En 1907, les structures d'acier préparées par la Dominion Bridge Company sont prêtes. Quant aux fondations, la réalisation exécutée par M. Davis est très avancée. De juin à décembre, cette même année, les structures sont érigées et boulonnées sur environ 2300 pieds (690 mètres).

Les travaux reprennent en avril 1908, mais avec une pression moins grande au niveau du calendrier, car le tablier sud du pont de Québec est tombé... La fondation des deux piliers du viaduc, dans la rivière Cap-Rouge présente un gros problème, puisqu'il y a de trente à quarante pieds de vase presque liquide à cet endroit, sans oublier une marée de 15 à 18 pieds. Quelle fondation doit-on utiliser ? Trois solutions sont possibles : le caisson flottant, le cylindre d'acier enfoncé ou le caisson pneumatique. M. Davis exige cette dernière façon beaucoup plus dispendieuse que les deux autres, soit celle utilisée pour le pont de Québec, même si l'un des deux autres choix était suffisant.

La réalisation du viaduc, dans sa partie difficile continuera en 1908 et 1909 à occuper cinq cents hommes. Puis entre 1910 et 1912, 150 personnes et moins complèteront le parachèvement du chemin de fer. Les derniers rails sont posés en 1912. Avec le parachèvement du pont de Québec en 1917, les trains pourront circuler d'une rive à l'autre et le circuit du chemin de fer National Transcontinental pourra alors se rendre au Nouveau Brunswick sans passer par la traverse de Québec-Lévis. En attendant ce jour, des traversiers-rails transportent d'une rive à l'autre une moyenne de 3000 wagons de fret par mois.

Inauguration du viaduc

Les années 1911-1912 s'annoncent pleines de changement. À Ottawa, les conservateurs arrivent au pouvoir. À Cap-Rouge, le conservateur J. Jobin devient le nouveau maire. Jos Brousseau, contremaître pour la construction du tracel, lui-même bleu, est élu conseiller municipal. Les travaux importants du chemin de fer sont terminés.

En ce 25 septembre 1912, un premier essai est prévu pour la traversée du «tracel». Une grosse locomotive tirant un wagon de luxe rempli de dignitaires s'avance sur le viaduc... Michel Lessard, dans son livre «Anecdotes Carougeoises» continue en écrivant la suite.

« Toute la population de Cap-Rouge était rassemblée sur les terrains, près de l'église... Cette locomotive arrivait de l'Ouest (aujourd'hui, Promenade des Sœurs) et circulait très lentement. L'Union Jack flottait à l'arrivée du wagon. Les cloches de l'église sonnèrent et la locomotive répondit de son sifflet, à plusieurs reprises. Des fenêtres du wagon, les dignitaires agitaient des drapeaux... Ils débarquèrent du côté Est, et une fête avec dîner et fanfare les attendait », mais la population de Cap-Rouge avait été oubliée. La fête des Carougeois se fit la semaine suivante.

Que nous réserve la nouvelle année ? Sûrement d'agréables surprises... Les astres sont alignés! Nous avons voté fédéraliste à Ottawa comme au Québec. Dans les deux cas, nos partis sont au pouvoir. La surprise souhaitée ? Une couche de peinture sera sûrement ajoutée à ce viaduc en 2012, pour conserver le chef d'œuvre de nos ancêtres. C'est aux grandes œuvres qu'on peut juger l'efficacité et la compétence de nos représentants.

 

Gilbert Gosselin

Ex-président de la Société historique de Cap-Rouge